mardi 30 mars 2010

L’infection : bienvenue dans le monde “réel”…

Je vous l’ai déjà dit dans plusieurs articles précédents, L’infection va se dérouler dans Second Life, mais aussi dans le monde réel (en grande majorité dans une Soule alternative*).
Voici (en photo) quelques-uns des (véritables) lieux souletins dont je parle directement (ou non) dans mon roman :

Les bureaux de la direction de l’ancienne usine de GEMA WM, avenue de Tréville à Mauléon-Licharre.
Un lieu que je connais parfaitement pour y avoir travaillé pendant plus de deux ans en tant qu’ouvrier mouleur de semelles en caoutchouc (et ex-délégué syndical). On ne parle bien que de ce qu’on connait, parait-il?
Dans L’infection, cette usine est détenue par une riche famille locale où le PDG (également maire et conseiller général du canton) a installé une des filiales de son groupe industriel AAI, Antton Aguer Industrial.
C’est dans cette boite (qui fabrique des pièces usinées pour le marché juteux de l’armement) que travaillent  et se côtoient les héros du livre : Patrice Bodin et Mathilde Joubert.

Le Pic d’Etxekortia, dans le massif des Arbailles.
C’est la montagne du piémont souletin que l’on distingue au premier plan en regardant vers le sud, depuis Mauléon. Inutile de préciser qu’il s’agit de l’un de mes lieux de prédilection pour attraper une bonne suée, ou pour chercher des champignons… (Merde, je l’ai dit!)
Dans L’infection, Mathilde Joubert est -entre autre choses- une randonneuse aguerrie, qui n’a pas peur de pousser son organisme lors de longues escapades dominicales en solitaire. C’est ça façon de très personnelle de se vider et de se régénérer. Le pic d’Etxekortia est un des premiers lieux qu’elle va aller visiter, peu avant que l’histoire ne s’emballe…

Le festival des cultures et musiques identitaires Musikaren Eguna, à Ordiarp.
Habitant le village depuis 2005, je ne pouvais pas passer à côté de cet évènement souletin incontournable, qui attire chaque année un peuple phénoménal, et dont l’organisation et la logistique monopolisent quasiment toutes les familles du bourg!
Dans le livre, c’est au cours de ce festival que l’intrigue va vraiment (mais discrètement) déraper, et que tout va se précipiter pour les personnages principaux. Cet épisode va marquer le début de la fin de la Soule*, telle que nous la connaissons…

Les Gorges d’Ehujarre, près de Sainte-Engrâce en Haute Soule.
Un endroit magnifique encore très préservé de la présence (et des ravages) de l’homme. Si vous souhaitez découvrir la Soule sous ses aspects les plus sauvages, c’est là qu’il vous faut aller. Attention, la balade se gagne, mais vous ne regretterez pas vos efforts…
Dans le roman, un incident majeur et déterminant se déroule au sommet d’une falaise du nom de Tchinkhorjokhaguia, située au fond des gorges, tout près du plateau d’Errayze, haut-lieu d’estives…
Trois jours plus tard, se terminera en apothéose “Contage“, le premier tome de L’infection
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*je rappelle qu’il s’agit d’une Soule alternative, et que, bien que certains noms connus (plus ou moins localement) soient mentionnés dans l’histoire, toute ressemblance avec des personnes ou des évènement ayant réellement existé serait entièrement fortuite. Enfin presque ;-)

lundi 29 mars 2010

Quand la musique est bonne!

Lorsqu’on créée, il y a une chose qui reste commune, quel que soit la forme d’expression artistique choisie. Cette chose, qui nous entoure et fait partie de nous, au même titre que l’air qu’on respire et l’eau qu’on boit, c’est la musique. Ce n’est sans doute pas pour rien que l’on retrouve le mot “muse”, dans musique… Elle nous baigne, nous transperce le cœur, nous inspire, nous aide à grandir.

Sans la musique (qui -en ce qui me concerne- est là pour détendre l’atmosphère et créer une ambiance propice à la créativité) le monde tel que nous le connaissons ne serait pas ce qu’il est. Bien sûr, je connais un paquet de gens (dont certains très proches) qui vont vous dire que ce que j’écoute n’est pas de la musique. Tout ça parce que mes goûts en la matière sont plutôt considérés comme hors des normes, en tout cas hors des standards que véhiculent les médias.

Bref, vous l’aurez compris, la musique joue un rôle essentiel dans le processus de création de L’infection. Certains chapitres du livre sont directement inspirés d’albums ou parfois simplement de morceaux de musique qui m’ont tapé dans l’oreille. D’autres m’ont juste servi à me mettre en condition pour écrire, ce qui est déjà beaucoup.

Voici donc quelques-unes de ces œuvres magiques, sans lesquelles ma vie serait tragique!

Devlab, de Devin Townsend, est un foutu disque qu’il ne faut pas faire écouter aux enfants. C’est un album bruitiste inclassable, un vrai cauchemar qui s’écoute au calme et au casque. Alors au début, ça rebute, mais quand vous avez enfin compris, toutes les portes de la conscience et de la perception s’ouvrent.
C’est cette galette qui m’a permis de matérialiser (sur le papier) le lieu principal du livre, à savoir la SIM Infection.

Damnation, d’Opeth. Un groupe suédois d’ordinaire situé à mi-chemin entre le death Metal et le Metal progressif, mais qui pour ce disque là, se l’est jouée gothic-folk.
Je me suis servi de cet album génial torturé à souhait pour m’imprégner de désespoir et de solitude. C’est le reflet de la vie de mon personnage principal, Patrice Bodin, jusqu’à ce qu’elle change radicalement du jour au lendemain, après sa rencontre avec Beau Smart…

Narcolepsy, de Chouchou. J’ai découvert ce groupe japonais au hasard de mes pérégrinations dans Second Life (Merci à Mascottus Phlox). L’album ne se vend que sur itunes, et les musiciens ne se produisent que dans le métavers de Linden Lab.
L’atmosphère feutrée des chansons, combinée à la voix irréelle et éthérée de la chanteuse ont été essentiels à l’élaboration de la personnalité de Mathilde Joubert.

Ghost Opera, de Kamelot. Ce groupe sait combiner  Heavy-Metal et lyrisme épique et gothique.
Sa musique est tout à fait adaptée pour illustrer les passages guerriers du livre, la fuite, les manigances, les décors naturels (ou virtuels) grandioses dans lesquels évoluent les personnages…
Bref, un véritable Motion Soundtrack à lui tout seul, à écouter quand on souhaite vraiment s’évader du monde réel!

Addicted, par Devin Townsend Project (encore lui)!
C’est le nouvel album du génie canadien. Ce que j’apprécie le plus dans sa musique, c’est que c’est un tel bordel (on parle souvent de mur du son) qu’on en oublie tout le reste, même le mal au crâne!
Idéal pour s’isoler, et pour la concentration (notamment lorsqu’on voyage en TGV, ou qu’on a les gamins qui se foutent sur la gueule dans la chambre voisine) , contrairement à ce qu’on pourrait penser…

Hotel “Bsides”, par Moby. Un disque ambiant technoïde instrumental et futuriste que j’écoute fréquemment lorsque je dois décrire des paysages et des décors de Second Life.
On est dans le synthétique en boucle et le rythme planant, parfait pour illustrer les mondes virtuels.


vendredi 26 mars 2010

État de travail…

Pfouuu… Il a fallu que je remette un peu d’ordre dans mes écrits, parce que je ne savais plus trop où j’en étais… J’ai donc remis mes chapitres dans le bon ordre, les ai nommés et numérotés. Comprenez-moi bien : ce n’est pas encore fini, mais j’ai déjà écrit une petite quinzaine de chapitres de L’infection, pour un livre qui en contiendra a priori une vingtaine (au minimum 250 pages en tout).
Voilà ce que donne le plan pour le moment :

Première partie

Chapitre 1 : La petite nouvelle… (écrit)
Chapitre 2 : La cigarette du condamné. (écrit)
Chapitre 3 : La fille qui venait d’ailleurs. (écrit)
Chapitre 4 : L’addiction. (écrit)
Chapitre 5 : Coup de foudre. (en cours de rédaction)

Seconde Partie

Chapitre 6 : Coïncidences troublantes. (écrit)
Chapitre 7 : La proposition. (écrit)
Chapitre 8 : Les petites lignes du contrat. (écrit)
Chapitre 9 : Renaissance. (écrit)
Chapitre 10 : L’espoir fait vivre. (écrit)

Troisième partie

Chapitre 11 : La mort dans l’âme. (en cours de rédaction)
Chapitre 12 : Transcriptions. (écrit)
Chapitre 13 : Le renvoi. (écrit)
Chapitre 14 : L’interrogatoire. (écrit)
Chapitre 15 : L’enfer sur terre. (titre de travail)

Quatrième partie

Chapitre 16 : Intervention (titre de travail)
Chapitre 17 : Échec (titre de travail)
Chapitre 18 : Ambition (titre de travail)
Chapitre 19 : Arrestation (titre de travail)
Chapitre 20 : La chasse (titre de travail)

Epilogue…

Rien que de poser ça par écrit, j’ai l’impression d’y voir beaucoup plus clair, maintenant!
Bon, quand je dis “(écrit)”, ça veut dire que le chapitre est déjà bien abouti, mais qu’il méritera certainement une bonne relecture, et puis aussi probablement quelques  retouches et aménagements de la dernière heure… En gros, ce qu’on appelle des “arrangements” en musique ;-)

Allez, au boulot, maintenant!

samedi 13 mars 2010

L’infection, merci à eux :

Bon, je sais, je n’ai pas encore terminé le bouquin, et je commence déjà à parler de sources et de remerciements. Ne vous inquiétez pas, ça fait partie du processus de teasing que j’ai mis en place depuis le début de cette grande aventure, en novembre 2008.
Et puis, on ne sait jamais de quoi la vie est faite : si je mourais demain (si c’était le cas, le livre ne serait jamais terminé), je tenais à ce que tous les gens que je vais citer ci-après sachent combien ils comptent pour moi dans le cadre de la réalisation de ce premier vrai roman, mais aussi pour certains, dans la vie de tous les jours.

Donc L’infection, ce sera -comme je l’ai déjà dit ailleurs- l’œuvre de ma vie. Mais cette histoire n’aurait jamais pu voir le jour sans les personnes ci-dessous:

- David Castéra, le boss d’Immersive Lab. Je ne le cite pas pour avoir une augmentation, ni même parce que j’espère qu’il va embaucher des copains (ou des copines), mais parce que s’il ne m’avait pas fait découvrir Second Life en 2006, jamais je n’aurais eu l’idée d’écrire une histoire pareille. Je le remercie doublement, parce que le poste qu’il m’a offert dans son entreprise m’a permis de rencontrer les personnes ci-dessous, qui m’ont passablement aidées; certaines d’entre elles n’ont d’ailleurs probablement pas conscience à quel point :

- Willow Ahn aka Sigrid Daune (photographiste de grand talent),
- Lynet Lytton aka Hélène Courage (ma “soeur de lait” in SL),
- YannMinh McDowwll
aka Yann Minh (pape du Cyberpunk in SL, écrivain, graphiste…),
- Claire Pascale
(New order of Jedi in SL),
- Rafale Kamachi aka Ariane Dupleich ( Sail Away Project),
- Fredylajoie Merlin (SEXploratrice virtuelle),
- Serena Parisi (exploratrice virtuelle),
- Mariaka Nishi aka Anne Astier (artiste omnidimensionnelle), et tant d’autres que je n’ai pas cités, mais qui se reconnaîtront.

Je tiens aussi à remercier mes support techniques, qui m’ont permis de pas mal dégrossir certains aspects plus ou moins pointus de l’intrigue :

- Fairyverse Magic aka Henri Morlaye (Fairyverse), pour ce long entretien au sujet des intelligences artificielles, qui a été déterminant pour la construction de la trame du roman.
- Daniel Oberhausen (Priartem), pour ses précieuses précisions au sujet des ondes électromagnétiques,
- Elsa Oliarj, étudiante en master de cinéma à la Sorbonne, qui m’a permis de crédibiliser le mensonge de mon personnage principal.
- Claude Durang, pour ses précisions sur les méthodes d’enquête de la Gendarmerie Nationale.
- Matthew Tyas, Stéphane Martin, Mickaël Lebon, Jean-Pierre Etchegoyhen, et Simon Ramu pour d’autres conseils et renseignements concernant Second Life, les mondes virtuels en général, et Internet.
- Je n’oublie pas le reste de la DreamTeam, Richard, Yannick, Riton, Vincent et Pette, qui me font bien marrer tous les jours, et qui m’inspirent aussi, mais (je suppose) sans qu’ils en aient conscience ;-)

Enfin, je remercie tout ceux sans qui je n’aurais jamais eu la force de me lancer dans un truc pareil :

- Mon épouse Fabienne et mes enfants Louis et Jodie, qui supportent mes caprices de sale gosse égoïste et mal élevé à longueur de journée, et continuent à me soutenir malgré tout!
- La Soule, mon vert pays d’adoption, qui ne cesse de me surprendre chaque jour qui passe…
- Laurent et Gilda Ayerdi-Caudine, mes potes d’Astobelarra, qui suivent tout ça de loin, mais avec intérêt.
- Enfin, je remercie Magali Flouzat pour sa confiance, ses encouragements, et surtout pour l’inspiration. Tu me manques, miss ;-)

Respect, peace & love to you all…

La souris qui a bouffé mes bottes…

Un matin, la rosée est tellement pénétrante que je décide de troquer mes chaussures de montagne contre la paire de demi-bottes en caoutchouc noire de chez Etche-Sécurité que j’ai achetée avant de partir à l’estive. Ça fait plusieurs jours que je ne les ai pas portées, et je les retrouve donc posées en vrac dans un coin de poussière, dans ma chambre.

Ce n’est qu’en sortant dans la lumière du jour que je m’aperçois qu’elles sont trouées au bout! Deux énormes trous, dont je ne comprends vraiment pas comment j’ai pu les faire sans m’en rendre compte! Christophe, à qui je montre l’étendue des dégâts ricane, crâne : «  c’est les souris! Elles t-ont bouffé tes bottes! Ça ne serait pas arrivé si tu avais acheté des Aigles! »

Ben merde alors! Au prix où je les ai payées en plus! Me voilà condamné à patauger tout l’été en espadrilles dans le purin des cochons, qui ont transformé les alentours de la cabane en fosse sceptique à ciel ouvert!

L’arroseur arrosé…

Au printemps, fort de mon diplôme de BPO (Brevet Professionnel Ovin) et de ma première saison d’estives globalement réussie, je suis repassé en Ariège avec mon épouse afin de rencontrer les éleveurs qui employaient le vieux Miguel. Je voulais me présenter moi-même aux propriétaires pour leur proposer mes services. Une candidature spontanée, en quelque sorte…

Mais je me suis vite aperçu, devant l’accueil plus que froid des agriculteurs de là bas que je n’étais pas le bienvenu. Autant les touristes de passage (qui dépensent leurs salaires sur place, soutenant ainsi l’économie locale) sont relativement bien perçus par les habitants (qui les accueillent à bras ouverts dans leurs gîtes ruraux tout confort), autant un petit jeune issu de la ville et qui veut « faire le berger », est de suite catalogué comme un rigolo, un doux rêveur un peu flemmard, bref, un « indien » crevard qui va faire tâche dans la vallée et déranger les bonnes vieilles habitudes.

Ne vous méprenez pas! Je ne suis pas en train de casser du sucre sur le dos des ariégeois, ni même des Pyrénéens en général. Ce comportement sauvage est typique de tous les pays de France un peu « enclavés », isolés et protégés de la folie des métropoles. On veut y garder ses racines, ses repères, ses coutumes villageoise, sans qu’un « étranger » (toute personne qui n’a pas au moins trois générations au cimetière est implicitement considéré comme tel) ne vienne fourrer son nez dans des affaires qui ne le concernent pas…

Donc après cette visite peu encourageante, notre installation en Ariège nous a parue bien compromise. Pour autant, il n’était pas question que nous restions au Pays Basque : nous étions encore pétris de préjugés, inculqués de manière plus ou moins subliminale par les médias nationaux, qui -hors des « frontières » basco-basques- s’acharnent encore aujourd’hui à n’en montrer que les côtés radicaux et violents.

Je me rappelle avoir eu de très dures conversations à ce sujet avec Miren Aire, une jeune bergère d’Urepel avec qui j’ai suivi les cours du BPREA (Brevet Professionnel de Responsable d’Exploitation Agricole) durant l’année 1999. Mais à l’époque, j’étais encore dans le déni, imperméable aux idées des autonomistes (même modérés), bref, dans la plus complète et ignorante répulsion de la différence. En fait, à ma façon, je ne me comportais pas mieux avec les basques qui m’avaient accueillis que les éleveurs ariégeois ne l’avaient fait avec moi!
Comme quoi, l’enclavement, c’est dans la tête…

Juste avant la fin…

Je ne perds plus une occasion pour partir seul à la recherche du troupeau, envoyé en vadrouille quelque part entre le pic du Belintou, la petite Combe, et le lac de Goldauny. C’est mon seul moyen d’échapper quotidiennement à la pesanteur de la cabane d’Ousse, car je ne supporte plus le contact permanent de ses hôtes. Ces escapades assez physiques en montagne me donnent le courage et la force de supporter ce que j’endure depuis des mois au travail.

Alors au lieu de faire la sieste, comme les autres, je chausse mes godillots, prends mon fidèle petit sac à dos Décathlon, que je garnis de fruits secs et de chocolat pour l’expédition, remplis une gourde en métal émaillé d’eau, et je pars dans les pierrés, accompagné de l’infatigable vieux Pilou.
Mon walk-man en poche, je gravis la rocaille jusqu’aux crêtes herbeuses qu’affectionnent les izards. De là, j’aperçois le majestueux pic d’Ospe dans le vallon voisin, presque comme si j’y étais! Le monde m’apparaît soudain tel qu’il est à l’échelle de l’absolu : tout petit et vain! Et mon existence est quant à elle carrément invisible, tellement elle est microscopique. « Ocean Machine », de Devin Townsend résonne en boucle dans mes oreilles, tel le rugissement rageur d’une entité cosmique mélancolique et incomprise qui se préparerait à se révolter contre l’univers, son père.

« Who’s the weakest now?
Caught up in the wire
I’m already gone
Who’s the weakest now? »
1

Mais l’heure tourne vite, et je suis contraint de redescendre sur terre… Il va falloir penser à récupérer les brebis, puis à reprendre le chemin de la cabane, pour la traite du soir.
Je ne crois pas que je pourrais tenir encore longtemps à ce rythme sans rien faire. Je pense à mon épouse, qui me manque horriblement, et je me maudis de ne pas avoir su partir de cet enfer quand il en était encore temps…

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1 « Voices in the fan », titre extrait de l’album « Ocean Machine », de Devin Townsend.

Alexandrine…

A peine sortie de l’adolescence, Alexandrine est une petite brunette à mèches rebelles, qu’elle replace constamment d’un geste gracile et faussement machinal derrière ses oreilles.
C’est une jeune femme sans complexe, avec des yeux noisette légèrement éteints, affectant une sorte de réserve, un peu comme une barrière naturelle invisible qui donne envie aux prédateurs de garder leurs distances. Elle fume du tabac à rouler (parfois assorti d’autres substances – je présume) et emporte son nécessaire partout où elle va, ce qui a le don de m’énerver -en silence-…
Je pars du principe que lorsqu’on va chercher le troupeau dans les hauteurs, on ne se charge pas de matériel inutile qui pourrait ralentir notre progression, voire nous faire prendre du retard. Mais bon, je ne suis pas du genre à faire chier les gens pour ce genre de broutilles. Après tout, c’est elle qui les porte, ses affaires…

Dès les premiers jours, je suis saisi par le contraste entre sa froideur de surface, et ses manières relativement impudiques (sans doute accentuées par l’effet de promiscuité imposé par la vie en estives). Un matin ensoleillé, au début de ma seconde saison sur le plateau de Fricoulet, juste après la traite, l’emprésurage et le lavage des bidons, alors que je me dirige vers la partie habitation de la cabane dans l’intention de casser une croûte bien méritée, je l’entends chantonner : « Alexandrine va s’épiler, Alexandrine va s’épiler… »
Mes yeux se font tout ronds alors que je me tourne lentement vers elle. Elle est assise sur un banc de pierre contre le mur cimenté de la cabane, elle a remonté les jambes de son pantalon de toile un peu plus haut que la moitié de ses cuisses blanches, et s’extirpe -avec une dextérité toute féminine- la pilosité disgracieuse au moyen d’une pince à épiler, comme ça, dehors, au grand jour, devant tout le monde (c’est à dire : devant moi, en fait)!

« Quand même! » maugrée-je en moi même devant autant de « sans-gêne », en essayant vainement de détourner mon regard soudain devenu très puritain. « Même à la montagne, loin de tout confort, et même à l’âge qu’elle a, ça ne me viendrait absolument pas à l’idée de faire mes ablutions intimes en public, ou du moins devant une femme que je ne connais pas! »

Mais ce n’est pas aussi simple de ne pas voir ce qu’on vous met délibérément sous le nez… Même si l’on est marié, amoureux et fidèle! « Vraiment, je n’avais pas besoin de ça pour me polluer l’esprit! »
Je quitte donc mes bottes précipitamment, puis me jette dans la cuisine où Fernande et Pierre, encore attablés terminent leur omelette aux piments doux.

La grotte aux fromages!

Sans salle de stockage refroidie et aux normes européennes, et sans électricité, on pourrait se demander comment les bergers conservent leurs fromages en estive. Les ancêtres, qui n’avaient pas non plus de voitures et étaient obligés –par la force des choses- de transformer et affiner sur place avant de pouvoir redescendre leur production (beaucoup plus modeste) à dos de mule, n’étaient pas si bêtes : ils avaient leurs propres recettes!

Aujourd’hui, il ne reste plus grand chose de ces astuces des anciens; la faute au progrès qui véhicule autant de bon (pour les conditions de travail des paysans) que de mauvais (pour la Nature et la biodiversité). Les pistes « carrossables » ont fait leur apparition, et l’on peut redescendre dans la vallée à grand coup de 4×4 en moins de deux heures, à chaque fois que c’est nécessaire ou que ça ne l’est pas!

Sur le plateau de Fricoulet, les fromages sont stockés dans une vieille borde préservée de la ruine par les bergers depuis des générations. Ils sont suspendus sur des planches en bois, attachées aux poutres de la grange par des fils de raphia synthétique bleu-ciel, essentiellement pour les protéger de la « vermine » (renards, loirs, souris, ou insectes rampants). Les murs de la bâtisse, en véritables pierre du gave épaisses et humides, conservent les tommes pendant plusieurs jours avant qu’on puisse les acheminer au saloir de Saint Gabriel avec la Lada Niva, où ils seront transformés par un affineur professionnel. Les bergers se contentent alors de retourner régulièrement leur production, afin de lui conférer cette forme homogène caractéristique des fromages « pur brebis des Pyrénées » sous AOC Ossau-Iraty. L’arrangement traditionnel entre le producteur et son affineur, est que ce dernier se paie en prélevant un fromage sur douze.

Sur les lieux d’estives de la cabane d’Ousse, c’est un tout autre système qui est en vigueur, par manque de place. La SHEM exploite le lac artificiel situé en amont du plateau de Fricoulet, et a percé de nombreux tunnels dits « techniques » dans les flancs de la montagne, sortes de grottes perpétuellement humides et naturellement réfrigérées à 14°, dont l’entrée est fermée à clé. La cabane se trouve à une petite centaine de mètres, légèrement en contrebas de l’un d’entre eux. Pierre et Nanette ont négocié avec l’entreprise un droit d’accès et d’utilisation pour y stocker leur production fromagère dans des conditions idéales durant la saison d’été.

Il ne reste plus à Nanette ou Christophe qu’à emprunter les pistes de 4×4 (une à deux fois par semaine) pour emporter la production chez l’affineur.

vendredi 12 mars 2010

La cage de Faraday…

Le brouillard en montagne, je l’ai déjà écrit quelque part, ça peut être quelque chose de vraiment terrifiant. Propice aux montées de panique, on peut facilement s’y perdre ou s’y blesser, et finir par y crever -seul comme un rat- la face dans un fossé sans avoir jamais pu retrouver le chemin de la cabane. Sans compter que c’est soi-disant le temps idéal pour les sorties incognito du gros plantigrade pyrénéen, qui profiterait de la vapeur d’eau environnante pour mieux s’approcher des humains et de leurs troupeaux. Je n’ai jamais vu l’ours nulle part, à part dans un zoo. Ni même son ombre, ni même une empreinte ou un « laisser ». C’est sûr que je ne suis pas non-stop sur ses traces, comme ces spécialistes ursins dont on lit les interviews dans Pyrénées Magazine avec une pointe d’envie, ni même sur ses passage de prédilection, comme certains bergers (« malchanceux »?), mais je finis par penser que cette peur irraisonnée datant de la nuit des temps est complètement disproportionnée, voire absurde, en tout cas obsolète. Il n’y en a plus tant que ça, des ours, dans les Pyrénées… L’un des derniers débusqués en Soule (il y a plus de 50 ans, quand même) trône encore lamentablement dans l’entrée de l’auberge d’Ahusky, immortalisé par le taxidermiste debout sur ses pattes de derrière, dans une pose de fauve agressif prêt à en découdre, qui fait se dire au touriste de base que finalement, on a bien fait de le dézinguer, ce foutu monstre! Ce que c’est que le pouvoir de suggestion, quand même!

Bref, le brouillard, disais-je, avant de digresser, est l’un des plus grands dangers de la montagne. Mais celui qui est sans conteste le plus impressionnant, c’est l’orage. Déjà qu’en plaine, il ne fait pas bon rester dehors lorsque ça pète de partout, mais alors sur les crêtes, c’est carrément Sarajevo! On est plus tellement sous l’orage, mais presque dedans! Les éclairs crépitent autour de vous, et le tonnerre assourdissant se répercute inlassablement sur les parois rocheuses, donnant l’impression que le ciel vous tombe sur la tête (ce qui est un peu le cas, il faut bien l’avouer). Et le pire, c’est qu’il n’y a aucun échappatoire : s’abriter sous un arbre, tout le monde le sait que c’est plutôt illusoire… Si la foudre tombait dessus, vous auriez alors de grandes chances de finir grillé avec!

Se cacher sous la corniche d’un gros rocher n’est pas plus sécurisant : à vous les éboulements intempestifs ou les coulées de boues! Et encore, je vous fais grâce des « feux de Saint-Elme »! Chaque berger à sa propre méthode pour se protéger de l’orage si l’on est pris par surprise. Christophe, lui, préconisait de se délester de toute pièce métallique, allant de la boucle de ceinture à la montre, sans oublier les chaussures de randonnée à cause des œillets et des crochets!

En gros, selon lui, si ça pète, il faut se foutre complètement à poil dans la nature en furie, et s’allonger à même le sol! J’ai eu de la chance : je n’ai jamais eu à tester cette recette exotique. Si je me suis fait quelques belles frayeurs, je me suis toujours débrouillé pour rentrer juste à temps à la cabane.

*****

Parfois, l’orage s’invite à l’aube, après une nuit humide et étouffante durant laquelle on peine à trouver un sommeil réparateur. L’orage du matin est encore plus impressionnant, parce qu’on ne s’attend jamais à commencer une journée de labeur avec un temps pareil. Un jour, les premiers éclairs s’abattent -accompagnés de trombes d’eau- alors que nous commençons à peine la traite. Les vêtements de pluie sensés nous protéger ne nous sont d’aucune utilité, et la peur finissant par l’emporter, Christophe aussi blême que nous, finit par nous dire de quitter le poste de traite pour aller nous réfugier dans la salle de fabrication, le temps que ça passe.

Il nous semble que le ciel est vraiment déchaîné, comme jamais nous ne l’avions vu. Mais c’est certainement une impression due au fait que nous sommes encore tout ensommeillés. Depuis le parc où sont entassés les moutons attendant de passer à la caisse à traire, la terre battue par le passage des troupeaux et maculée de leurs excréments dégouline dans la pente, charriant d’immondes fumets de purin ammoniaqués jusqu’à nos narines, qui auraient de loin préféré l’odeur du pain grillé, à une heure aussi matinale…
Je ne me sens plus tellement motivé, à l’idée de devoir encore aller patauger cinq heures dans cette purée nauséabonde. “Eh ben…”, dis-je, un brin blasé, “si la journée commence comme ça, on n’a pas fini d’en baver!”

Christophe fait le bravache; pourtant, il est comme nous : il a les foies.  Mais il ne doit surtout rien en montrer. Ne jamais dévoiler ses angoisses à ses employés : telle est la dure condition du patron!

Bah, mais c’est qu’un mauvais moment à passer. Faut prendre notre mal en patience. Ça ne dure jamais bien longtemps. On devrait pouvoir reprendre dans un quart d’heures.

Mais l’orage n’a pas l’air pressé de vouloir déguerpir dans la vallée voisine… Même dans la cabane, Alexandrine n’est pas rassurée : “Mais t’es sûr qu’on risque rien, là?

Mais oui, t’inquiète pas! Le toit de la cabane fait effet cage Faraday. J’ai lu quelque part un scientifique qui expliquait le phénomène. Il écrivait que l’éclair se sépare au dessus du toit pour rejoindre la terre; c’est pour ça qu’on est protégés, ici!

L’explication pseudo-scientifique du berger nous soulage quelques secondes de l’épée de Damoclès qui pend au dessus de nos têtes, lorsqu’un éclair -approximativement de la taille d’un tronc de chêne plusieurs fois centenaire- tombe à deux pas de la cabane. Le craquement sinistre et assourdissant est immédiat, fait trembler les poutres et résonner les cuves en inox à moitié pleines de la traite de la veille, tandis que les chiens, sommairement abrités sous les bancs de bois devant l’entrée se mettent subitement à japper comme s’ils avaient pris une bonne bastonnade.

« Ouf! Celui-ci n’est pas passé loin… », s’exclame Christophe, sourire en coin et sur le ton de fier-à-bras qu’on lui connait.

« Merde, on peut pas les laisser dehors, comme ça, tu crois pas? », fais-je, implorant le jeune exploitant agricole du regard, tout en pensant à mon pauvre petit Pollux terrorisé, sur lequel je fonde tous mes espoirs d’apprenti-berger! Après un regard qui se veut dur, Christophe acquiesce enfin; Alexandrine ouvre le loquet et -geste complètement inconcevable en temps normal (normes européennes obligent)- nous faisons entrer les canidés crasseux avec nous dans la salle de transformation fromagère, afin qu’ils viennent se blottir dans nos jambes ou se terrer sous l’évier, sur lequel sont entreposés les fromages de la veille d’où goutte encore du petit lait.

La lutte continue!

Dessin fait sur le plateau "de Fricoulet" en 1998.
Il ne fait pas bon être une brebis, croyez-moi!

D’abord, les béliers « en lutte » ne sont pas particulièrement  tendres entre eux : il faut les observer ces fiers mâles, deux fois plus imposants qu’une agnelle, prendre minutieusement leur élan, se rentrer dans le lard à grand coup de tête et s’estourbir à moitié -vainqueur comme vaincu-, avant de reprendre le juste cours de leur « parade de séduction » !

Ils ne sont d’ailleurs pas plus tendres avec leurs femelles, qu’ils pénètrent sauvagement lors d’un coït sommaire et brutal, dont l’unique finalité est la reproduction, sans autre fioriture. Il faut les voir renifler vulgairement les phéromones, naseaux au vent, puis harceler « l’élue de leur cœur » jusqu’à ce que, coincée entre une consœur d’infortune et le grillage du parc de traite, elle finisse par consentir -presque par lassitude- à l’acte sexuel après deux jours (ou plus) de poursuite effrénée.
Il faut les voir, ensuite, après avoir expulsé la semence de leurs énoOormes génitoires poilues dans la vulve contusionnée et constellée de chiures de leur partenaire, jeter en suivant leur dévolu sur une nouvelle victime apeurée, et ainsi de suite…

Eh oui ! Le sexe chez les moutons ne laisse pas de place à la finesse, aux bons sentiments, ni à la poésie! C’est routinier  et douloureux, comme à l’usine, avec des notions de rentabilité, et de qualité relative. Le tout étant, lorsqu’on vient de la ville et qu’on veut faire le métier de berger, de savoir prendre du recul, de se dire que « c’est la Nature », que  « ce n’est pas sale », et d’éviter - absolument - de donner dans l’anthropomorphisme primaire, comme je viens de le faire à l’instant.

Mais je digresse, et si ça continue, je vais perdre le fil… Revenons donc à nos moutons !

Brouillard sur le plateau du Fricoulet…

Quelques jours après mon arrivée, et après m’avoir briefé de nombreuses fois, Pierre et Fernande estiment que je suis capable d’aller chercher la partie du troupeau qui vadrouille quelque part vers l’entrée du plateau de Fricoulet, pendant qu’eux vont chercher l’autre groupe, qui pacage plus en amont, de l’autre côté du ruisseau. Ils décident donc de m’y envoyer seul, et sans le chien (on ne sait jamais… il ne m’obéit pas encore !). Sauf qu’il est 17 heures, et que la montagne est tellement encotonnée de brouillard qu’on croirait qu’il est déjà minuit ! Je n’en mène pas large, surtout que le son des cloches du troupeau semble à des lieues de là où je me trouve.

Malgré tout, je veux montrer que j’en suis capable et de bonne volonté, alors j’avance, cahin-caha, en essayant d’éviter de me tordre les chevilles dans le décor, qui semble soudainement receler des pièges mortels sous chacun de mes pas. C’est sans compter sur ma méconnaissance des lieux (même en plein jour), et mon embonpoint chronique… Au bout d’un moment, j’ai l’intuition que le troupeau (dont je n’ai pas encore aperçu l’ombre d’une brebis) m’a repéré, et qu’il me fuit, redescendant vers la vallée d’Ospe en empruntant le goulet par lequel nous sommes arrivés à l’estive !

Terrorisé à cette idée, je me mets à courir comme un dératé sur le terrain accidenté, tentant vainement de contourner les moutons, tout en passant par le flanc de la montagne.

Mais soit je tombe sur des ravines, qui m’obligent à redescendre prudemment, soit je me rends compte que je pars trop en oblique… Bref, à ce moment là, je sens que la « catastrophe » est inévitable, et je suis bien incapable de relativiser !

« Après-tout, ce ne sont que des foutus ovins sans cervelle ! S’ils veulent rentrer à l’étable alors qu’ils viennent de la quitter, peu m’en chaut ! Et c’est pas Pierre, ni la Nanette qui me feront un deuxième trou au cul ! » ne me traverse même pas l’esprit. Je suis vexé et furieux contre moi-même (même si au moins, j’ai réussi à ne pas me perdre ou me blesser), et surtout,  j’ai une trouille indicible de l’accueil qu’on va me réserver à la cabane, si j’échoue…

Je reviens néanmoins au bout de quelques heures, rouge comme une tomate et essoufflé, balbutiant des explications incohérentes, et me confondant en excuses. Fernande a comme d’habitude son regard sévère. Mais avant qu’elle ne me descende sur place en paroles, Pierre, qui n’a même pas l’air courroucé, me commande : « Bon, c’est pas grave. Tu n’as qu’à commencer à traire ce paquet-ci, pendant qu’on va chercher l’autre ». Et les voilà partis dans la nuit humide, qui ne tarde pas à tomber… Je « trais » pendant trois quarts d’heure. Enfin c’est un grand mot, car les brebis font la gueule au fond du parc : ma tronche ne doit certainement pas leur revenir ! Les chiens sont tapis dans les fourrés et ne répondent pas à mes injonctions. Je ne dois pas avoir le ton suffisamment affirmé pour qu’ils aient envie d’obéir. J’en ai marre de cette journée. Je souhaite qu’elle finisse !

Au bout d’un moment, rouge de colère, tremblant de fatigue et trempé comme une garbure sous ma veste en plastique, je suis obligé de passer par dessus les palettes enchevêtrées et branlantes, sensées servir de barrières de contention, puis de contourner le troupeau en hurlant comme un alcoolique en plein delirium-tremens. Je me laisse aller à rouer de coups et insulter ces sales biques têtues et puantes (qui profitent de mon inexpérience et de ma solitude pour me faire tourner en bourrique), afin qu’elles aillent se masser de l’autre côté du parc, devant les caisses de traite.

Je me hais d’en être arrivé là, de ne pas avoir pu maîtriser ma nature humaine, qui veut imposer sa volonté au reste de la création et modeler son environnement pour son profit personnel. Oui, je me hais, mais je ne peux pas lutter. Je ne suis pas en état de me remettre en question. Et puis j’ai si souvent vu la Nanette en faire autant, qu’il ne me vient pas à l’esprit de me calmer et de procéder différemment.

Je retourne lourdement m’asseoir à mon poste, les bras en feu, le dégoût dans la bouche ; mais la brebis que j’avais jetée sans ménagement dans la caisse à traire a réussi à faire demi-tour, et à rejoint le groupe retourné s’agglutiner au fond du parc, fumant sous la bruine et me regardant avec un air de défi et de crainte mêlée. Je n’en peux plus ! Je hais ces moutons pourris, je hais cette vie de merde, je me hais ! J’ai envie de tout plaquer, de remballer mes affaires et de me tirer chez moi, comme un voleur, alors que ça fait à peine deux semaines (tout au plus) que je suis ici.

Je suis plongé dans ces sombres pensées lorsque j’entends tout à coup des cloches qui résonnent, dans mon dos, au loin. Je scrute l’obscurité, et j’aperçois la horde de salopes que j’avais poursuivie à travers le plateau de Fricoulet, quelques heures auparavant, le chien pilou à leurs basques. Ça me donne un bon prétexte pour me lever de mon banc maculé de lait moisi et d’excréments d’ovins, et aller ouvrir la barrière pour laisser entrer le bétail bêlant dans l’enclos. J’ai l’impression qu’elles sourient en me voyant, les ouailles ! Il me semble même que j’arrive à traduire leurs pensées : « Heh heh ! On t’en a bien fait voir, gros, hein, avoue ? En tout cas, nous, s’est bien marrées ! Même que demain : rebelote ! Ah mon cadet, t’as pas fini d’en chier, avec nous, crois nous !» 

La trainarde de service prend le coup de pied au cul pour les autres. Mais l’impression désagréable qui suit ne dure pas…

Quelques minutes plus tard, c’est au tour de Pierre et Fernande de sortir de l’obscurité, tranquillement, la main dans la main, l’œil hagard de bonheur… Je n’en crois pas mes yeux ! Ni mes oreilles, d’ailleurs : Nanette ne m’engueule même pas, et Pierre n’a même pas l’air de m’en vouloir… Je ne sais pas ce qu’ils ont fait tous les deux, pendant tout ce temps qui m’a paru une éternité, mais je ne veux pas le savoir ! Je ne veux même pas envisager qu’on puisse faire quelque chose d’ordre sexuel avec cette bergère cauchemardesque !!!

Après la traite, j’avale plusieurs assiettes de l’excellente soupe béarnaise que Pierre a laissée mijoter à feu doux toute la journée, et file au lit sans demander mon reste, après avoir passé du « Baume du Tigre » sur les coupures douloureuses de mes doigts, abîmés par les longues heures passées à tirer le lait des mamelles velues et dégoulinantes de suint.

jeudi 11 mars 2010

Le couteau qui taille…

Le lendemain, Christophe monte à l’estive pour remplacer Pierre, qui doit repartir le soir même faire les foins sur l’exploitation, à Sallurnes. Pendant le repas de midi, le jeune berger remarque les courbes graciles de la lame brillante, et le manche en olivier de mon couteau pliable : un splendide petit Sauveterre flambant neuf. Je l’ai acheté quelques mois auparavant dans une armurerie à Pau, près de la place Verdun. J’ai une passion datant de l’enfance pour « les armes blanches », shurikens, push-daggers, khukris, tomahawks et poignards de chasse américains font partie de ma collection ; mais j’ai toujours eu un petit faible pour les couteaux régionaux. Celui-ci m’avait tapé dans l’œil alors que je bavais d’envie devant la vitrine de la boutique.

Je ne l’ai pas acheté tout de suite. Contrairement à ce que je faisais sans arrêt pendant mon adolescence (déclenchant illico l’ire de mon père), j’évite de dépenser sur un coup de tête l’argent durement gagné sur des choses dispensables, bien que ça m’arrive encore trop souvent à mon goût (et surtout à celui de ma femme) ! J’ai donc laissé mûrir l’idée quelques semaines, et quand je me suis mis à en rêver la nuit, c’était signe que le jour était venu !
Christophe me demande de lui prêter le canif, ce que je consens à faire de bonne grâce. Il le prend dans sa main, le fait tourner, l’ouvre, referme la lame. Je sens naître en lui une forme de désir pour ce bel objet fait pour s’emboiter dans la paume de la main. Il ne tarde d’ailleurs pas à me demander, sourire en coin : « Dis, il est chouette, ce petit couteau. Tu me le donnerais ? »

Je le regarde, gêné, mais avant que j’aie le temps de lui répondre par la négative, Pierre tend la main par-dessus la table, et demande : « Fais-voir ça, s’il te plait ? ». Christophe me regarde, puis fait passer le canif à son beau-père curieux. Le paysan soupèse l’objet, le manipule, puis l’ouvre, et commence à attaquer son morceau d’agneau avec. Je suis en train de l’observer, amusé, lorsqu’il lève la tête, et, feignant l’indignation, déclare : « Mais il ne taille pas du tout ton couteau ! »
« Pardon ? Bien sûr qu’il coupe ! Je l’ai fait aiguiser par l’armurier ! »

« Ah promis, il ne taille pas ! Il ne sert à rien comme ça ! Tu veux que je te l’aiguise, moi ? Tu vas voir la différence, crois moi ! »
« Euh… » J’avise les regards pressants autour de moi, je lis une légère pointe d’amusement dans l’oeil bleu de Christophe, puis me résigne : « Bon, d’accord, si vous y tenez ! »
Pierre se lève, fouille dans la boite en fer blanc qui contient les couverts, en tire une pierre à aiguiser bien entamée, crache dessus, et commence à frotter sur ses genoux (et comme un âne) la lame du Sauveterre. Déjà, là, je me demande si je n’aurais pas dû faire preuve d’un peu de courage, et refuser catégoriquement qu’il violente ainsi mon petit couteau, que je n’ai pas encore eu le temps d’apprivoiser. J’essaye de rester le plus zen possible, mais intérieurement, en bon petit matérialiste qui essaye de se soigner, je bous littéralement ! Quel rustre ! Non mais regardez-moi comme il s’acharne dessus ! Il va me la bousiller, c’est sûr !
« Là ! Voilà ! Ça, c’est ce que j’appelle un couteau qui taille », atteste t-il fier de son oeuvre, en me rendant le canif avec la lame (encore toute neuve quelques minutes auparavant) définitivement et profondément rayée sur plusieurs millimètres !
« Ah oui, c’est vrai que ce coup-ci, ça tranche bien », fais-je lâchement, d’une toute petite voix…
Nous reprenons le cours du repas, pendant lequel, d’une humeur subitement maussade et renfrognée, je me borne à répondre par « oui » ou par « non » aux rares questions qu’on me pose…

Des bonus pour vous donner l’eau à la bouche!

Voilà une nouvelle rubrique dans laquelle je vais publier régulièrement des petits textes bonus, que j’avais l’intention de rajouter à une deuxième édition (augmentée) de “Mauvais berger!“ 

Finalement, après mainte réflexion, je me suis dit que je n’allais pas la faire (dans l’immédiat, ni même dans un futur proche), cette version, tout simplement parce que je dois faire mon deuil de ce bouquin et de cette histoire, et passer à autre chose.
Les textes (inédits) étant déjà écrits, je n’allais pas les jeter à la poubelle, et c’est pourquoi vous allez pouvoir les découvrir ici hors contexte, et titrés!

Cela ne veut pas dire qu’Astobelarra ne va pas ressortir Mauvais berger! (dont le stock est presque épuisé), au contraire, mais je vais le laisser sous sa forme originale (en actualisant seulement la quatrième de couverture).

Ci-dessus, une des nouvelles illustrations que j’avais prévu de rajouter à la V2…